Les deux artistes développent depuis 1996 environ, des pièces numériques (sites web, installations, performances) que critiques et institutions de l’art contemporain ou critiques des arts émergents ont qualifié de cyber-art, de net-art, d’art ou de poésie numérique, et qui passent souvent par des mises en situation performatives.

Pourquoi les avoir invités tous les deux à l’école des beaux-arts de Valence ? D’une part parce que leur approche sensible des médias numériques est singulière et que si la technologie tient une place importante dans la forme et la structure de leurs travaux (réseau, langages, systèmes, dispositifs), elle y est inclusive (et non pas exclusive) des autres questions. Peut-être aussi parce que quelque chose passe entre eux comme entre leurs travaux, qui donne corps à des questions si proches de nous : Qui sommes-nous ? Quelles formes prend notre identité ? Qu’est-ce que l’authenticité ? Qu’est-ce qu’une relation ? Qu’est-ce que le jeu et qu’est-ce qui s’y joue ? Comment faire ensemble ? Jusqu’où l’autre peut nous connaître ? Qu’est-ce que la confiance ? etc. Et ce qui passe entre eux, prend parfois la forme d’oeuvres, telles “L’un la poupée de l’autre”.

l'un la poupée de l'autreDans ce face à face masqué, les deux artistes habitent chacun une tente posée sur scène et reliée l’une avec l’autre par un système de web-caméra. Les images que chacun produit pour l’autre sont vues par les deux partenaires sur leur ordinateur portable et vidéo-projetées au dessus des tentes, sur grand écran, à destination du public de la performance qui s’est tenue le 26 mai 2007 à Beaubourg dans le cadre du flash festival du Centre Pompidou.
Ces deux tentes font un écho simultané à celles, cruelles et contemporaines des sans domiciles fixes qui fleurissent dans nos grandes villes, à celles conceptuelles des mondes hypermodernes de Peter Sloterdjik dans lesquels les humains vivent sans contact dans des bulles, et plus métaphoriquement aux poches amniotiques des mamifères à naître. Ici, deux êtres se dévoilent, se cherchent, se manquent et se trouvent. Ils élaborent quelque chose comme une représentation de l’autre à travers une relation, qui relate et relie.

Dans ces tentes, les deux artistes mettent en scène des êtres doublement dans la/l’at/tente de l’un et de l’autre, par la médiation des images et des sons de l’un vers l’autre, et vers le public. Le spectateur ne peut que se reconnaître en situation de communication à distance, dans cette incessante activité fantasmatique de reconstruction de l’image de l’autre. Ici, l’autre est toujours ce/lui/lle qui manque, qui échappe, plus encore que dans la vraie vie, dans une incomplétude médiatisée par des moyens de représentation imparfaits (image floue, mobile, pauvre, son intermittent, communications alternées ou asynchrones), l’autre incomplet renvoie chacun à sa propre quête d’unité. Mais l’autre est aussi un alter égo, un double en miroir, et pour cette raison il nous devient très proche, car lui aussi est aux prises avec sa solitude. Nous partageons nos manques peut-être mieux que nos différences.
La forme médiatique qui rend compte de cette performance d’une grande intensité émotionnelle est la vidéo. Celle-ci est accessible gratuitement sur réseau P2P ou sur DVBlog car le net art qui n’est pas un champ institutionnel, doit trouver ses façons de mettre à disposition ses ressources et documents. => voir aussi l’article de PopTronics

Après leur présentation commune, Annie A. et Nicolas F. ont montré des aspects singuliers de leurs travaux. On pourra prolonger la découverte de leurs univers depuis leurs sites respectifs :

Annie Abrahams : Being Human/Étant humain

Annie Abrahams est née en 1954 à Hilvarenbeek, aux Pays-Bas. Elle a à la fois un doctorat de biologie obtenu à l’université d’Utrecht et un diplôme de fin d’études de l’École des beaux-arts d’Arnhem. C’est peut-être ce qui la conduit à mener ses investigations plastiques et sensibles en direction de la vie et de l’un de ses phénomènes les plus humains qui soient : la communication interpersonnelle. Dans son travail artistique, elle utilise aussi bien la vidéo, l’installation, la performance que l’Internet. Elle questionne les relations dans un monde de plus en plus médiatisé. Quelles sont les possibilités et les limites de la communication en général et plus spécifiquement sur Internet ? Son projet Being Human/Étant humain, qu’elle développe depuis 1996, a été présenté dans de nombreuses villes (Skopje, Mexico City, Tallinn, Séoul, Atlanta, Montréal, Athènes, Clermont-Ferrand, Tokyo, Bristol, Seattle, Split, Rotterdam, San Francisco, Chicago, Amsterdam, etc.).

Annie Abrahams a obtenu des prix, entre autres celui du Computer Space Festival à Sofia, en Bulgarie (organisation: Goethe Institut-Internationes et SCAS), et un prix à ‘ENTRAÎNEMENTS # 3, Paris (organisé par EDNA et Siemens Arts Program). Son travail est inclus dans des collections comme la Computerfinearts Gallery à New York, É.-U., et Rhizome Artbase, également à New York. Elle a été aidée financièrement par le FRACLR (Aide à la production, 2003), Vidéoformes 2003, la DRACLR (Subvention à l’investissement, 2004, Aide à la création 2006), la Région LR (Aide à la maquette 2005, Bourse de création 2006) et Rhizome.org, New Museum of Contemporary Art, New York.

Nicolas Frespech :http://www.frespech.com

Nicolas Frespech est un artiste français né en 1971. Il travaille avec le Web depuis 1996. Il a enseigné le net art à l’université Paul Valery de 2002 à 2005. Ses différents projets dessinent une œuvre qui touche autant à l’identité et sa standardisation virtuelle et mercantile, que l’intimité, le phénomène des webcams et de la télésurveillance, les médias, les jeux, ou bien encore la fiction.

Sa création en ligne la plus connue est “Je suis ton ami(e)…tu peux me dire tes secrets”, première œuvre de Net Art à faire l’objet d’une acquisition publique (Frac Languedoc-Roussillon) en 1998. Frappée de censure, l’accès à cette création contributive en ligne a été rendu impossible depuis décembre 2001, créant ainsi un débat sur la présence des œuvres contemporaines net art dans l’espace virtuel et public de l’Internet. On trouve cependant encore une version en exil hébergée par l’Ecole des Beaux-Arts de Lyon et qui scénarise quelques-unes des phrases des secrets. Dans cette création, on pouvait voir défiler des secrets envoyés par des internautes ou récoltés lors d’un pique nique réalisé dans la cour de la DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles) de Montpellier le 20 avril 1997 lors d’un pique-nique organisé par l’artiste lors des Journées de l’art contemporain du Ministère de la Culture et de la Communication.

Il explore le réseau Internet pour ses qualités relationnelles et artistiques, jouant avec les paradoxes du réseau et réalisant de micro-créations critiques sur la mercantilisation d’Internet. Nicolas Frespech questionne le net art en multipliant les expérimentations, particulièrement dans le domaine de la téléphonie mobile. Il réalise une chronique régulière sur l’usage des technologies mobiles dans des contextes d’art pour le magazine PopTronics [ source wikipédia et modifications L.D.A ]

En plus de la conférence, de l’exposition de leurs travaux à l’ERBA du 3 au 13 mars 2009, la soirée de présentation au LUX© le soir du 10 mars, ils ont aussi proposé un workshop à partir de leurs pratiques aux étudiants design graphique 3e années. Ces deux journées sont documentées sur leurs sites respectifs :

L.D.A

Le Liesz-vuos ?

novembre 24th, 2006

Le Liesz-vuos ?

“Sleon une édtue de l’Uvinertisé de Cmabrigde, l’odrre des ltteers dnas les mtos n’a pas d’ipmrotncae, la suele coshe ipmrotnate est que la pmeirère et la drenèire soit à la bnnoe pclae. Le rsete peut êrte dnas un dsérorde ttoal et vuos puoevz tujoruos lrie snas porlblème. C’est prace que le creaveu hmauin ne lit pas chuaqe ltetre elle-mmêe, mias le mot cmome un tuot. « Le creaveu hmauin lit le mot cmome un tuot . Le canular fonctionne à merveille.

Depuis une quinzaine de jours environ, circule par courriers électroniques un court texte qui affirme que l’ordre des lettres dans un mot n’est pas déterminant pour sa compréhension dès lors que la première et la dernière lettres sont conservées. Cela donne : « Sleon une édtue de l’uvinertisé de Cmabrigde, l’odrre des ltteers dans un mot n’a pas d’ipmrotncae, la suele coshe ipmrotnate est que la pmeirère et la drenèire soit à la bnnoe pclae, est-il écrit dans ce texte. Le rsete peut êrte dnas un dsérorde ttoal et vuos puoevz tujoruos lrie snas porlblème. » Article in Le Monde du 30/09/2003 par Luc Bornner.


Cet article a inspiré au moins deux artistes puisqu’on retrouve sa trace dans la documentation de leur travail :
Etienne Cliquet et le collectif Téléférique dans Reader [ci-dessous] et Julie Morel dans Random Access Memory [ci-dessus].

Cette étonnante démonstration, tout canular qu’elle est, démontre au moins que notre oeil et nos habitudes de lecteurs révèlent des aptitudes étonnantes de décodage…

Graphistes et typographes : à vos clvaries !

NET-ARTs ?

NOTE : Ce texte est un extrait adapté du support de la conférence Net-ARt ? donnée au CRAC de Valence le 17 janvier 2005 par Luc Dall’Armellina et Annick Lantenois. Celui-ci peut être téléchargé depuis le site de la conférence dans son intégralité en document [.pdf]. Nous avons également donné une interview [.pdf] avant la conférence et dans laquelle on peut trouver des repères pour évaluer les différentes dimensions de cette pratique d’arts, aux frontières du design, de la littérature, du cinéma, des arts plastiques happés par les problématiques techno-esthétiques des médias numériques.

Décrire le net-art peut sembler une gageure. Voilà un ensemble de pratiques changeantes, manifestement liées aux technologies et aussitôt leur inventant un usage a contre-sens, détournant les outils, mimant (minant parfois) les anciens médias dans les nouveaux conformément à ce que Marshall Mac-Luhan avait si lucidement analysé en 1964 dans un livre maintenant culte Understanding medias (Pour comprendre les médias). [ archives Mc-Luhan de la Radio Canadienne ]

Antoine Moreau

> DragFlagPeau - Antoine Moreau - 2002
L’Internet ou Net pour ses intimes est d’abord un réseau mondial et un support matériel : réseau de câbles, de liaisons par satellite, fibres optiques, bornes wifi (réseau d’onde radio), connecteurs, modems, machines et répartiteurs en tous genres. Support dans lequel circulent des impulsions électriques, charges de particules et trains d’ondes codées, morcellés en “paquets”, acheminés vers des ordinateurs qui lui sont connectés. Cet ballet magnétique est orchestré en coulisse par des protocoles techniques : TCP/IP, DHCP, DNS, etc. qui opèrent à l’intérieur de protocoles de communications : HTTP, FTP, MAIL, NEWS, etc. dont le plus significatif est devenu depuis 1992 le World Wide Web.

On pourrait dire encore : le net est né de la paranoïa militaire qui voulait s’assurer un système d’échanges résistant aux attaques nucléaires parce qu’il n’aurait ni centre ni cerveau identifiable mais une infinité d’intelligences distribuées, connectées entre elles. Ce projet fut réalisé par des techno-créatifs inspirés dont Vannevar Bush avec As we may think en 1947, et Paul Baran avec son concept de réseau maillé distribué en 1964. Dans les deux cas, l’avance conceptuelle était d’environ cinquante ans. Le réseau qui réunira ces avancées conceptuelles et technologiques sera un réseau militaire : ARPANET.

Yoshi Sodeoka

> AsciiBush - Yoshi Sodeoka - 2004
Mais on peut aussi bien renverser la proposition avec : le net met avant tout en oeuvre ce réseau noétique, c’est-à-dire l’espace invisible des consciences connectées les unes aux autres, ainsi que l’avait pressenti Pierre Theilhard de Chardin décrivant sa noosphère dans (entre autres) La place de l’homme dans la nature en 1956.

Celui qui formule peut-être la synthèse la plus éclairée de la grande complexité des arts en réseau est l’artiste pionnier et théoricien Roy Ascott. Il déroule son point de vue dans une conférence intitulée La technoétique planétaire donnée à Paris 8 université, au laboratoire d’esthétique du CIREN en novembre 2001. Le terme “technoétique” est issu des mots grecs : τεχνη (technique et art) et νους, (noos : esprit) et englobe donc : la technique, l’art et la pensée.

Servovalve

> Urban - Servovalve
Il y a dans l’invention incessante des praticiens du net, faiseurs et usagers confondus, la même joie d’arpenter et de découvrir, de jouer et déjouer, la même intelligence du lieu, des usages, des distances nécessaires décrites par Michel de Certeau dans son livre L’invention du quotidien - Arts de faire en 1980 et des modalités du Comment vivre ensemble chères à Roland Barthes dans son séminaires au collège de France de 1976 à 1977.

Marika Dermineur & Stephene Desgoutin

> GoogleHouse - Marika Dermineur et Stephane Degoutin - 2002
Micro, Chat, WebCam, autant de façons de dire que se parler, se voir, et activer des liens humains peut aussi se faire hors du mode présenciel, par la parole écrite, par la voix, dans ce temps qu’on dit réel et dans un espace qu’on dit aussi virtuel. Ce virtuel qui selon Gilles Deleuze “ne s’oppose pas à réel, mais à actuel et, à ce titre, possède une pleine réalité. »
Et c’est précisément le champ de cette représentation – tout à la fois l’espace, le lieu, le “site”, “l’environnement”, le milieu, on pourrait dire l’écosystème de l’Internet - qui est investi par les auteurs, designers, artistes et autres amateurs du net. La représentation de cet espace passe par la notion plus répandue d’interface. Ce voile par quoi ce qui n’était pas visible le devient, entraînant avec elle une Esthétique de l’interactivité dévoilante selon la philosophe Evelyne Rogue.

Alexei Shulgin

> Alexei Shulgin - FormARt
Web, Blog, Wiki, autant de façons de dire qu’ici le temps est différé, mais que peut s’élaborer la participation, la collaboration, la mise en relation d’idées, de formes, de comportements, de pratiques. La réponse de Google à la requête “net-art” donne un million de réponses. Même en retirant les citations et doublons, trouver un site dans ce grand espace est en soi une aventure (Voir le navigateur web Safari de Apple ou Explorer de Microsoft). C’est qu’on navigue sur le web (voir Navigator de Netscape ou Shiira (qui est aussi un poisson) du collectif HMDT), on y surfe aussi quand le réseau est fluide, ces termes indiquent combien cet espace est liquide, étendu, aux frontières souples et malléables, et sa pratique nécessairement multiculturelle et interdisciplinaire.
La question d’une typologie, d’un classement par types, se pose à qui veut comprendre et saisir ce qui se produit dans ce champ. Celle qui a été produite dans le cadre de la recherche en cours Web-ARt-Experience du LabSic de l’Université Paris13, se voudrait un ensemble de repères inévitablement provisoires, j’ai recensé jusqu’ici une dizaine de typologies formulées par des critiques, des artistes, des théoriciens, et qui témoignent à chaque fois d’un point de vue, et proposent donc un instantané. Ce genre d’entreprise est toujours périlleuse : elle se légitime à mon sens par le besoin de voir un paysage complexe avec clarté, trier, répartir, associer, rapprocher, comprendre tout en évitant l’étiquetage, qui selon Pierre Bourdieu est cette forme particulièrement raffinée de l’insulte…

Luc Dall’Armellina