Urban abstract

juillet 16th, 2010


vimeo DirektUrban abstract - Musuta

Chronique du voyage d’école à la Biennale Internationale de Design de St Etienne 2006.
Voyage avec les étudiants : ABELLA Bérangère, ALLANTAZ Guillaume, ANTONESCU Julien, BOEZENNEC Kevin, BRESSAND Paul, CABROL Edouard, CARAGUEL Stéphane, CHAGNAUD Chloé, DAL BEN Jean-Charles, DURON Emilie, FAILLET Natacha, FENEUIL Agathe, FONTAINE Laurie, FOSSARD Christophe, FOUCAULT Charline, GATTA Clémentine, GRANGEON Jonas, GUILLEMIN Sophie, GUINCHARD Colline, HWANG Jung-Il, JACQUAND Alexis, JACQUEMOND Tiphaine, JAMES Yannick, KHORRAM Camille, LEGROS Manon, LAURUT Anthony, LIVRIERI Joris, MAGAUD Bérangère, MELLON Antoine, NOYER Julien, OULLIE Aurore, PASCOT Sébastien, PEREIRA Christine, PHILIPPE Reynald, RENON Anne-Lyse, SAIDI Naïma, SAVIGNON Jennifer, SCHNEPF Vincent, SKUBICH Nina, SORDELET Johan, SOULIER Eva, THOLLON Ronan, THOLLOT Julie, THONY Alban, TOMASI Christophe, TREPIER Fabien, VASQUEZ Adrien, VALBUENA Gaïtana, VEGARA Gaëlle, VICOMTE Julien, VILLARD Charlotte, VUILLAMY Florianne, ZERARGA Habiba, les enseignants : BOS Jean-Pierre, DALL’ARMELLINA Luc, DUPORT Michel, GOURVIL Olivier, PERIN-DUREAU Michel-Philippe, et stagiaire : HAQUE Myriam

Rendez-vous
Soit un événement international (0) qu’on ne peut manquer si l’on est un professionnel de l’art et/ou du design sans prendre le risque d’être perçu comme en voie de dilettantisme caractérisé ; ce qui n’augure rien de bon en ces temps dévolus à l’hyper-rationnalisation des choses, des êtres et des contrats qui les lient.
C’est donc en amateurs, touristes, intrigués ou distraits, inquiets ou éclairés, qu’une parité d’étudiant(s)e et enseignants d’art et de design, nous sommes retrouvés sur les lieux de cet événement contemporain qui conte tant.

> capture d’écran du programme en ligne de la biennale

au Pathé
Le rendez-vous est fixé matutinalement à 8h15 devant les cinémas Pathé - oui, ici aussi, l’orthographe est correcte - il ne s’agit pas, comme des esprits chagrins pourraient nous le faire accroire, d’un pâté cinématographique pour foules décérébrées prêtes à tous les compromis en matière de fast culture food. Ces Pathé là sont les alliés anciens de Marconi, inventeur de la radio, acteur du cinéma (et non de cinéma - comme quoi, l’orthographe est d’une importance capitale dans un texte), et à eux deux ont compris l’extension planétaire du désir populaire de cinéma populaire dans un monde de plus en plus impopulairement mondialisé. Mais nous parlions de design.

8h10
Les étudiants sont déjà là lorsque nous arrivons sur les lieux vers 8h10. Salutations amicales réciproques. Il ne fait pas froid depuis que la planète est maintenue - par suractivités généralisées - dans une température régulièrement plus proche de celle de notre corps, rendant tout choc thermique impossible, mais laissant tout choc esthétique encore possible.

Fontbarlette
Le bus Renault de 60 places arrive et après un détour par l’école située dans le quartier Fontbarlette, nous cueillons au passage les derniers participants au voyage. Le bus n’est pas pris pour cible par des jets de pierres, d’extraction locale, lancées par des jeunes des cités environnantes contre toute représentation vivante ou machinique du monde extérieur (1). Le taux d’occupation du bus est de près de 56/60, ce qui d’un point de vue du geste écologique, est une performance rarement égalée, soulignons-le.

Côte-Rôtie
Nous prenons la route. Enfin la route nous prend. Bientôt avalés par le flux autoroutier s’écoulant sur trois voies rapides contrôlées (mais non régulées) par radar électronique automatisé. Nous avons une pensée émue au passage de Vienne et de sa prestigieuse Côte Rôtie. Ici, jeunes et vieux des villages environnants travaillent aux terrains inclinés vers le Rhône à soigner la vigne qui servira à faire le dit vin et rare nectar. Mais à y réfléchir, Michel Duport se demande qui se souvient du goût de ce si cher vin. Il est vrai qu’il n’est guère abordable, alors que le divin peut l’être à peu de frais, mais frais, le dit vin ne l’est pas, ce qu’il préfère lui, c’est être chambré.

Cohabitations
Michel D. a préparé des documents photocopiés pour chacun des participants. Il commente le propos de l’exposition que nous allons voir, spécialement dans le contexte du pavillon organisé et conçu par Matali Crasset et nommé Cohabitations. Elle y pose la question “Comment vivre ensemble aujourd’hui à l’échelle de la maison, du quartier, du monde ?”.

Il nous dit comment cette designer s’inscrit dans une démarche ethnologique du design. Elle ne cherche en effet pas à fabriquer de beaux objets, la question de l’adéquation fond-forme a pour elle fait long feu. Elle s’intéresse plutôt aux usages : les vides-greniers, la co-location, les appartements aux doubles fonctions : l’intime et le professionnel ; et aux situations : le feu de camp, le nomadisme, etc. A travers ces nouvelles pratiques, ce sont les finalités qui émergent à ses yeux. Dans ce contexte, la designer-commissaire expose une partie de la collection de râpes de Michel. Dans cet ensemble, elle a préféré rassembler les objets fonctionnels et non designés pour leur forme. On trouve ainsi des râpes inventives en provenance du monde entier, parfois bricolées de bois, de métaux récupérés et percés, parfois embouties industriellement dans un minimalisme d’outil, on pourrait dire aussi, dans une économie d’effets, ainsi que - on le suppose - dans une économie des faits.

Les friches
Alléchés par ce conte aux allures d’épopée et attirés par le magnétisme d’une utopie réalisable (2) et qui nous a semblé fugacement à portée de main, nous n’avons pas vu que nous étions arrivés sur les lieux. La friche industrielle “Berthiez”, de taille respectable, sera notre première halte. La prochaine structure de la Cité du Design rassemblera un lieu, une forme et une organisation déjà éprouvées, pour l’heure, il nous faudra nous déplacer un peu dans la ville.

Bien gardées
Nous devons nous présenter aux caisses pour obtenir les 56 billets d’entrée et nous patientons quelques instants seulement au dehors. Deux gardiens de sécurité assurent le filtre et la persuasion à l’entrée et nous sommes témoins d’un incident aussi bref que désagréable.
Un des gardiens, crâne rasé, allure du sportif de combat, blouson court en nylon noir, oeil inquisiteur et accent de l’est européen fait passer un groupe d’adolescents scolaires. L’un d’eux fume, grand et fort, dont on devine des origines asiatiques. Le gardien lui demande d’écraser sa cigarette : il est interdit de fumer à l’intérieur. Le jeune homme hésite à lâcher son mégot encore fumable, il tire hâtivement une dernière bouffée, pressé par l’injonction d’arrêter. Le gardien monte le ton et lui saisit le bras. Le jeune homme écrase alors mollement sa cigarette contre la porte d’entrée, ce qui déclenche la colère du gardien qui lui fait remarquer qu’il aurait pu l’écraser par terre. La cendre encore chaude fait une longue trace sur la peinture verte époxy abîmée par la traînée de braise. Le gardien hurle “Non mais c’est n’importe quoi ça ! Tu vas nettoyer tout de suite !”. Le jeune ne parle pas : on se demande s’il comprend, il avance pour entrer, gêné de se voir mis en cause. Le bras de fer dure un peu. La situation est désagréable parce qu’elle nous renvoie face à face deux figures diamétralement incompatibles et cruellement d’actualité : un adolescent mutique qui semble aussi peu compréhensif de son environnement et de ses usages que pris en flagrant délit d’irresponsabilité, face à un gardien dont le sourire souligne mieux les dents carnassières et les muscles de la mâchoire que la bienveillance pédagogique et protectrice. Mais nous parlions de design, la question était je crois : “Comment vivre ensemble aujourd’hui, à l’échelle de la maison, du quartier…”

Design[s]
Michel D., en tant qu’exposant, est gratifié d’un carnet d’invitations qu’il distribue à son tour gracieusement à chacun(e) des membres notre groupe. Nous faisons un premier tour de l’immense hall. Se succèdent différents stands qu’il est difficile d’identifier sans un plan, les propositions se bousculent, diodes lumineuses vestimentaire, fragiles fleurs de pissenlits décoratives, étranges luminaires plexiglass au tube néon, vélos pliants, vêtements du futur, prototypes de voitures Citröen et Renault, design alimentaire. Nos yeux et nos sens peinent devant cette abondante diversité. Une vérité s’impose : le design est partout, cette banalité s’actualise rapidement dès les premiers coups d’oeil portés à cette exposition. Puis, l’effet passé, on commence à repérer différentes approches de design. Celle qui se présente avant tout comme une invention, conceptuelle et formelle. Celle qui n’invente pas mais redonne, par la forme, les matériaux, une nouvelle dimension d’usage ou de rêverie à l’objet. Celle qui cherche la forme minimale, l’épure maximale, pour elle, le moins est le mieux. Celle qui se fait un honneur et un devoir de penser l’écologie dans la conception, la fabrication et l’usage de l’objet. Celle qui pense que l’écologie est nécessairement l’usage du bois, du feutre et de la pierre. Celle qui propose ou suggère une idée, un concept, qui est une recherche en puissance et en action. Etc…

veste aux diodes

> Veste aux diodes, Biennale de Design St Etienne 2006, photo Luc Dall’Armellina

Au détour d’un stand, quelques images d’étudiants saisies : elles disent la ville, les rues y deviennent des lettres, de la ville comme texte, de la marche comme lecture, on est en terre connue et le charme opère, visuellement comme coneptuellement…

> Image issue du workshop avec l’agence 1 kilo, Dorothée Wettstein et Hansjakob Fehr, Ecole des Beaux-Arts de St Etienne, 2006

Jean-Pierre Bos et moi nous entrons dans la petite salle de conférence où Ruedi Baur s’apprête à parler de son travail “Juste avant la transformation”, présenté au Batiment 1 et que nous n’avons pas encore vu. Une pause était la bienvenue. Nous sommes assis, la salle se rempli peu à peu et c’est en fait Sébastien Thierry, docteur en sciences politiques, qui parle le premier, ouvrant le travail de R. Baur, en faisant une intéressante introduction à la pratique de l’espace de la ville comme texte. Mais, notre temps est compté et nous ne pouvons malheureusement pas attendre l’intervention de R. Baur. Nous rejoignons le groupe au point de rendez-vous.

Signalétique issue du workshop avec Denis Coueignoux
> Signalétique issue du workshop de Denis Coueignoux, Biennale de Design St Etienne 2006, photo Jean-Pierre Bos

Cohabitations II
Nous traversons l’avenue pour rejoindre la “Fabrique 5000″ où se trouve l’exposition Cohabitations dont Matali Crasset a réalisé le commissariat.
Passés l’entrée, nous sommes naturellement conduits vers le centre d’une sorte d’étoile à plusieurs branches, qui mènent vers des espaces indépendants mais reliés entre eux par des fils de circulations. Une sensation de fraîcheur nous envahit dans cet espace ludique et connecté - les couleurs y contribuent-elles ? Ou la métaphore biologique opère-telle ? - et aussi l’idée que sa conception du design s’intéresse autant à ce qui ne se voit pas qu’à ce qui se voit.

Ma première impression générale, il faut l’avouer, est de décept. Mais ce qui est intéressant avec le décept, c’est qu’une fois identifié comme tel, il devient bavard et prolixe et même chaleureux ! C’est le champ des possibles qui s’ouvre, et sur un présupposé plutôt intéressant : le décept fait l’impasse de la séduction. Il opère dans le temps long de l’approche par l’idée, et non par celui, bref et perceptif de la forme, ou plutôt, ne cherche pas à tout résoudre dans celle-ci.

L’espace nommé “le vide-grenier et le marché” par exemple, ne contient aucun “objet” de design. Le comble pour une exposition de design ? Et pourtant, la magie opère parce qu’un point de vue, poétique et social, ethno logique et graphique, s’emparent d’un fait d’usages, le questionnent, le rendent vivant, et finissent par désactiver la pure question de l’objet - dont nous sommes peut-être bien saturés jusqu’à l’excès ? - pour entraîner celle de notre rapport à eux : échanges, trocs, liens, paroles, mémoire… Le dispositif est simple : photographies couleurs de de Geoffrey Cottenceau avec acteurs et analyse sociologique de Sophie Corbillé disposés à hauteur des yeux sur les trois faces que constituent l’espace.

L’espace “Aux râpes etc.” à partir de la collection de râpes de Michel Duport intrigue par la multiplication du même. La collection du coup joue comme le jeu variationnel infini qui est fait de l’outil râpe autour du monde. Ainsi la râpe du Vietnam est-elle faite à partir de morceaux de carlingue d’avion américain, celle d’Afrique à partir d’un bidon de concentré alimentaire Italien. Ces traces de colonisations, de marques violentes de l’histoire, disent aussi l’invention du quotidien (3) qui se fait sans cesse par chacun, là où il se trouve, avec l’économie de moyens dont il dispose dans son contexte.
Ces objets ont tous en communs d’être des râpes, et sont pourtant autant de singularités quand à la vision du monde que suppose la pensée de cette simple fonction. L’une des râpes africaines est un siège pliable (nomade) dont la terminaison, telle une proue de bateau, sert de support à la râpe à noix de coco qui la coiffe. La stabilité de l’outil est supposée parfaite puisque c’est le poids du corps, engagé dans le travail de râper, qui est garant de l’immobilité de l’ensemble. Le geste de râper devient, par la seule exploration du regard sur les outils, une aventure humaine.

aux rapes...

> Aux râpes, etc. collection personnelle de Michel Duport in Cohabitations de Matali Crasset, Biennale de Design St Etienne 2006, photo Jean-Pierre Bos
L’espace dédié aux objets d’analyses de l ‘environnement est lui aussi peu “visible” mais passionnant. On y trouve un complexe générateur d’oxygène, hybridation entre une jarre et une cornue en verre de 60 cm de diamètre, remplie d’un liquide vert qui, lorsqu’il est remué, fabrique de l’oxygène afin de restaurer une densité respirable dans la pièce dans laquelle il est installé. La boule de bruit blanc, elle, est en état de veille sonore et intervient lorsqu’un bruit est de nature à être pénible pour l’oreille humaine. Elle produit alors un bruit blanc (perturbation uniforme du signal) qui “écarte” ainsi le bruit nocif pour nos oreilles. Ces objets intelligents sont aussi protecteurs, ils apparaissent donc moins designés dans une forme que dans une destination.

> In “Cohabitations”, exposition de Matali Crasset, 2006, photo Luc Dall’Armellina

Au détour d’un pli de la grande fleur qu’est “Cohabitations”, et de ses étales pétales, le label Frykiwa de Fred Galliano attire le visiteur par son africanité sonore hybridée aux pulsations électroniques. Le corps chaloupe naturellement aux alentours de cet espace où un combiné numérique prend en charge la diffusion d’une play-list faite des titres du label.

Pause
Et puis et puis et puis…. Nous avons faim et soif et nous sortons à la recherche d’un lieu possible.

Juste avant…
Notre rendez-vous suivant est l’exposition “Juste avant la transformation” de Ruedi Baur associés, mais aussi “Eden ADN”, et “Dark Room” de Burö Destruct.

Signs

> Exposition DarkRoom de BuroDestruct, Biennale de Design St Etienne 2006, photo Luc Dall’Armellina

Nous faisons la queue au dehors, au soleil, la capacité du lieu étant limitée et régulée selon les entrées-sorties. Un panneau sur la porte prévient - on ne sait s’il est à l’adresse des gardiens ou du public - “Ne pas énerver les animaux” - on ne sait s’il s’agit d’une note d’humour ou d’une recommandation de sécurité à l’usage des soigneurs. Dans le doute, nous n’effrayons personne, et - pacte de non agression implicite - personne ne nous lance de cacahuettes.

OGM

> Exposition EdenADN, Biennale de Design St Etienne 2006, photo Luc Dall’Armellina

“Juste avant la transformation” est une installation de Ruedi Baur “sur la manière dont un designer aborde un nouveau sujet, entre dans une problématique, s’en imprègne pour ensuite faire proposition. C’est à dire transformer la situation.” C’est en ces termes que le programme restitue la synthèse de ce travail.
A l’étage, Ruedi Baur et associés compose 12 “espaces-tableaux” présentés chacuns dans une pièce différente : État de sécurisation, État de moralisation, État d’influence, État d’irrespect, État d’exclusion, État d’oubli, État de perfection, État de contrôle, État de désorientation. Une dernière salle est appelée “hypothèse de transformations” et véhicule la métaphore du tableau noir, de l’espace de propositions ouvert à la multitude des points de vues.

> Exposition Juste avant… de Ruedi Baur, salle “Etat d’urgence”, Biennale de Design St Etienne 2006, photo Luc Dall’Armellina
Ce design graphique a quelque chose de très mature, maîtrisé et efficace. Les codes en sont parfaitement agencés. Ce travail ne pose pas de problème de style dans sa réception, mais plutôt de nature dans son contexte, il se présente comme un constat de plus sur l’état du monde contemporain.
Qui songerait à discuter le bien fondé des partis pris adoptés ? Oui, nous vivons dans un état de sécurisation, de moralisation, d’exclusion, etc. et cependant, en partager le constat ne suffit pas à emporter l’adhésion sans arrières pensées.
Le terme “état” fait l’objet d’un intéressant double sens mais ne semble pas avoir fait l’objet d’un double “jeu”. Sans doute Ruedi Baur préfère-t-il faire confiance à son lecteur et lui laisser - louable attention - trouver seul son chemin. Quand au sujet, à la thématique, les minimalismes de Jenny Holtzer ou de Barbara Krueger avaient eu raison de ces démons en leur temps (productivisme, société de consommation, mythe de la perfection, etc). Mais ces deux femmes sont des artistes, issues d’un monde où les pratiques sont celles de l’expression de la subjectivité.

La question qui se poserait ici serait : Quel est donc le statut d’une exposition de design graphique lorsqu’elle n’expose pas des objets issus de la production du design graphique : affiches, livrets, jaquettes, stickers, livres, interfaces, etc. produits dans le cadre d’une commande en vue d’un objectif, et dans le cadre d’une négociation relationnelle et économique, mais dans le cadre d’une exposition mettant en scène des “tableaux” ?

Juste avant...

> Exposition Juste avant… de Ruedi Baur, Biennale de Design St Etienne 2006, photo Luc Dall’Armellina
Que signifie la tendance contemporaine du design graphique à s’exposer ailleurs qu’en ville, sur des objets, dans des livres et des médias, pour investir galeries d’arts et musées ? Pour le dire autrement : que signifie le fait que le design graphique s’expose, au même titre que l’art, lui qui jusqu’ici s’en distinguait ? Ces évolutions tiennent-elle au fait que les espaces d’évolutions traditionnels de l’art et du design ne constituent plus aux yeux des designers, des lieux d’expression possibles ou praticables ?

Hypothèses

> Exposition Juste avant… de Ruedi Baur, Salle “Hypothèse de transformations”, Biennale de Design St Etienne 2006, photo Luc Dall’Armellina

Les porosités nouvelles (4) entre art & design, mises en scène par ailleurs dans ce millésime de la biennale de St Etienne, signifient-elles que le design a gagné sa place comme un art autonome dans le giron des autres pratiques (peinture, photographie, vidéo, volumes, littérature, poésie, performance, musique, etc) offrant ainsi une chance à un design critique, politiquement conscient et activement social ? Ou signifient-t-elles qu’unis par le même constat d’impuissance face aux changements climatiques, sociologiques et politiques inéluctables, l’art et le design se sentent maintenant unis pour investir l’espace esthétique laissé vacant par une activité économique qui s’est transformée jusqu’à se délocaliser, tout comme l’argent qui lui, s’est dématérialisé ?
Cette dernière hypothèse tient d’ailleurs au plan des lieux : c’est sur les ruines d’anciens chantiers, les friches industrielles que les territoires de la culture se construisent depuis près de 20 ans maintenant. C’est dans ces lieux perdus pour la production des machines et des denrées, que s’installe une économie culturelle de l’image et du loisir. Prendra-t-elle le risque de l’art ? De quelle(s) façon(s) ? L’exposition de “Juste avant la transformation” pose - en filigrane - ces questions avec force et engagement, tout autant que celles annoncées par les 12 tableaux, et elle en tire sa force.

Just after…
Nous poursuivons notre visite par l’exposition “It depends… Between art & design” de Lóránd Hegyi et Marc Partouche, salle de la chaufferie du musée de la Mine. L’installation de la mine, son chevalet et le terril sont d’une monumentale présence. Pourtant, l’entrée dans la cour d’accès à la mine est, Michel le fait remarquer, très modeste. Nous ne sommes pas ici dans l’ère industrielle cossue des bâtiments dédiés à la fabrication des objets, nous sommes dans l’âge précédent, un âge des trous dans la terre, un âge plus silencieux et souterrain, la minceur des murs et le gigantisme des machines qu’ils abritent en atteste.

> Exposition It depends…, (Kreugerküche, 2006) de Clay Ketter, Biennale de Design St Etienne 2006, photo Luc Dall’Armellina

L’exposition “It depends… Between art & design” contient des travaux d’artistes, entre autres et de mémoire : Philippe Pareno, Bertrand Lavier, Tobias Rehberger, Denis Santachiara, et bien sûr, j’en oublie. La question du design, certes, s’y pose mais peut-être pas de la façon dont les commissaires souhaitent nous la poser : dans un relativisme anglais et en termes de “troubles de la perception et de glissements progressifs”. Chacune de ces belles pièces a sa propre logique, est inscrite dans le champ de l’art en ce sens qu’elle met en inquiétude une vérité. Mais deux pièces peut-être, produisent dans leur vis-à-vis même, comme un “appel” au design : la cuisine calcinée (Kreugerküche, 2006) de Clay Ketter et la chaise peinte (Bertrand Lavier). Deux types d’espaces et d’objets que le design a surinvestis depuis arts & crafts, et qui se retrouvent remis en crise par des procédés de subjectivation plastiquement radicaux : la brûlure et la peinture, à même l’objet, en recouvrement. Il se produit ici un genre de choc, de ceux qui font mesurer l’écart de préoccupations humaines différentes mais toutes deux essentielles et irréductibles, telles les polarités d’un aimant : la fonctionnalité d’un objet quotidien pensé dans sa rationalité et son économie, la poésie critique et brûlante d’un pur concept trouvant pourtant une matérialité.

La mine
Au sortir de l’exposition, nous avons instinctivement suivi le passage entre deux bâtiments conduisant à la visite de la mine. Quelques plaisanteries échangées en montant les escaliers avec Lionel et Reynald : Tu as bonne mine ! Oui, mine de rien il fait beau ! … Et c’est déterminant !
Nous commençons par un couloir menant aux machines d’ascenceurs, jalonné d’affiches datées de 1947 et d’un certain Pineau, mettant en scène des consignes de sécurité à l’adresse des mineurs. Le message est chaque fois bref, technique et bienveillant : il faut protéger le mineur, l’informer, lui rappeler le danger, l’inviter à la sécurité. Un design là aussi, d’un autre âge dans ses codes, mais d’une très grande actualité dans son attention aux êtres.

Attention !

> Affiche de Pineau (1947), La Mine, Biennale de Design St Etienne 2006, photo Luc Dall’Armellina

Nous débouchons dans la salle dite des pendus. La première réaction est de stupeur - De quel artiste est cette pièce ? La question se pose instantanément, moins avec intention de la poser que pour chercher un appui… Olivier propose, sourire aux lèvres, Annette Messager ? Michel, songeur : Christian Boltanski ? Nous sourions à l’idée que cette installation eut put être une pièce d’art contemporain, nous sourions en inventant sa notice dans l’instant, en inventant le patronyme de son auteur, au fur et à mesure que l’espace et sa collection de vêtements nous livrent leur charge émotionnelle. Une vaste salle, laissée dans l’état où elle s’est trouvée quand le dernier ascenceur eut livré ses derniers mineurs, qui prirent leur dernière douche et se vêtirent de leur habits civils, laissant leurs bleus de travail se transformer en fantômes.

Salle des pendus

> Salle des pendus, La Mine, Biennale de Design St Etienne 2006, photo Luc Dall’Armellina

Une vaste salle, peut-être deux fois la taille d’un terrain de basket-ball, dont le plafond est habité de la dépouille vestimentaire de centaines de mineurs. Les tenues de travail sont là, accrochées à leur chaîne par un petit cadenas, sur une barre de métal hérissée de crochets numérotés.
Ces spectres reconstruisent des silhouettes : casque blanc au niveau de la tête, veste haute, pantalon, chaussures. Tous suspendus à quatre mètres du sol. Mais pourquoi si haut ? Pourquoi ce procédé ? Pourquoi tant de personnes ? L’éclairage latéral de la salle attire le visiteur vers l’espace des douches, à la mesure de son échelle : environ quarante mètres de douches sur deux côtés, espacées d’un mètre, avec d’astucieux systèmes de maintiens de l’ouverture de l’eau. Un éco-design avant l’heure, né d’une pensée créative de la technique.

Nous furetons dans la partie haute de la mine, salle des lampes, toutes installées de manière à être rechargées, salle des machines d’ascenceur, moteurs herculéens, roues titanesques, rampe d’accès pour descendre sous terre. Et c’est à regret qu’il nous faut partir d’ici. Nous avons le sentiment de laisser derrière nous un lieu de mémoire aux grandes intensités.

Firminy
Nous reprenons la route pour Firminy, pleins de silence. En chemin, Michel-Philippe Perrin-Dureau commence à nous parler de Le Corbusier, dit aussi Le Corbu, dont il emprunte son nom d’artiste à sa grand mère. De son patronyme Charles-Édouard Jeanneret-Gris(5), Le Corbusier est urbaniste, décorateur, peintre, designer et architecte suisse, naturalisé français, né le 6 octobre 1887 à La Chaux-de-Fonds, et mort le 27 août 1965 à Roquebrune-Cap-Martin dans le sud de la France, lors d’une baignade en méditerranée.

L’ensemble architectural que nous allons voir a été commencé dans l’après-guerre des années cinquante. Claudius Petit, maire de de Firminy, séduit par les travaux de l’architecte, lui commande différents ouvrages : un centre culturel, un stade, une église, une piscine. Ce projet d’ensemble réalise une des idées fortes de l’architecte : la fusion et la coexistence entre trois grandes activités humaines : la vie culturelle et les loisirs, le sport et le culte.
L’église Saint-Pierre, dont le Corbu fit l’étude en 1960, ne fut commencée qu’en 1971, puis interrompue jusqu’en 1975, faute de budgets nécessaires. Son achèvement ne fut relancé qu’en 1995 et l’ouvrage n’a été terminé que très récemment et inauguré… il y a seulement quelques jours ! C’est donc une création toute neuve de Le Corbusier que nous visitons ! L’excitation va grandissant…

De loin, le bâtiment dans sa masse produit visuellement quelque chose de l’ordre d’une légère pyramide aux angles supérieurs arrondis, plus large à sa base qu’à son sommet. Mais à mesure qu’on s’en approche, de nouveaux volumes apparaissent, les puits, les arrêtes sont autant de lignes fortes qui en font une sculpture attirante et intrigante qui révèle sa complexité peu à peu.

Firminy

> Eglise Le Corbusier de Firminy, 1971-2006, photo Luc Dall’Armellina

La visite intérieure n’est pas celle d’une église (le lieu n’est pas consacré au culte) mais d’un monument. La visite nous entraîne tout d’abord vers le bas, en plongée vers un petit amphithéâtre en angle, des baies vitrées de grande dimension convoquent l’espace extérieur à l’intérieur.

> Eglise Le Corbusier de Firminy, 1971-2006, photo Luc Dall’Armellina

Cette pièce débouche sur un hall qui lui même conduit au même amphithéâtre, son double en miroir opposé. Dans l’entre deux, plafonds colorés à différends niveaux : rouge, vert, bleu, orange, jaune. Du béton brut et gris clair en toute chose. Pas de couverture, pas d’huisseries, pas de meubles.
Le vide ascétique d’une sculpture dans toutes les directions où le regard se pose.

> Eglise Le Corbusier de Firminy, 1971-2006, photo Jean-Pierre Bos

La montée vers le choeur se fait par un escalier, et nous débouchons dans le volume central. Seule concession au mobilier : des bancs d’une grande simplicité sont installés sur les gradins qui font face à l’autel, dont la chaire est prolongée d’un porte livre en béton.
La lumière entre, par une cheminée, Le Corbusier dit “un canon”, elle provient aussi de lumières électriques et de vitrages teintés, aux allures de vitraux modernes. Le mur le plus vertical, en léger dévers au dessus de l’autel est percé de trous de petits diamètres, laissant croire que ces irruptions blanches sont des étoiles sur ce voile de nuit.
L’espace est étrange, chacun le teste avec sa voix, avec ses mains, ses doigts, en l’arpentant aussi. Il délivre ses points de vue, ses lumières ténues, ses lignes de fuites. Et à regret, nous devons déjà partir.

> Eglise Le Corbusier de Firminy, 1971-2006, photo Luc Dall’Armellina

Au dehors le jour a baissé, le long des failles, des halos diffusent maintenant depuis les vitraux colorés, indirectement éclairés par des lampes. Flotte une douceur ambiante, qui tranche avec la longue barre - maison de la culture - surplombant le stade, enterré - enserré dans la pente du quartier - qu’on ne devine qu’à ses portes d’entrées et au toit des gradins, sortant à peine de terre.

Oui, en effet : “Comment vivre ensemble(6) aujourd’hui à l’échelle de la maison, du quartier, du monde ?”.

Luc Dall’Armellina

Notes :
0) Voir : http://www.citedudesign.com/biennale2006.html
1) La notion de monde extérieur, comme en beaucoup de cités comparables à celle-ci, s’étend et se diffuse dans un rayon de près de 800 mètres autour de son épi-centre, place de l’Europe.
2) Utopies réalisables, Yona Friedman, Editions de l’Eclat, 2000
3) L’invention du quotidien, I) Arts de faire, II) Habiter, cuisiner, Michel de Certeau, Ed. Gallimard, 1979
4) Relativement, si l’on se souvient du travail éminemment “graphic-design” de l’icône pop-art Andy Warhol
Voir à ce sujet la présentation génétique de son travail : http://warhol.org/interactive/silkscreen/main.html
5) Voir : http://www.fondationlecorbusier.asso.fr et aussi http://lecorbusier.ville-firminy.fr et aussi http://www.st-etienne.archi.fr/corbu/corbu.html
6) C’était aussi la question de Roland Barthes : Comment vivre ensemble ? Cours au Collège de France (1976-1977), texte établi par Claude Coste, Ed. du Seuil, 2002

samedi 11 novembre, SORTIE DU LIVRE :

Prisonniers volontaires du rêve américain,
Stéphane Degoutin
400 pages. 300 illustrations N&B et couleur. Format : 170 x 210 mm. Ed. de la Villette, 2006.

Pour plus de détails, le site de l’auteur.
Présentation de l’éditeur :
Longtemps un épiphénomène, les gated communities – enclaves résidentielles privées protégées par des murs ou grilles et à l’entrée réservée aux seuls résidents ou leurs invités- prospèrent dans le monde entier. Elles ne relèvent plus d’une aberration urbaine ou de simples « ghettos pour riches » mais incarnent l’aboutissement d’une évolution, peut-être inexorable, de la ville contemporaine où la mixité et l’hétérotopie deviennent l’exception. L’ouvrage éclaire les conditions d’apparition du phénomène. Dans l’environnement incertain des mégapoles où tout est démesuré, sans qualité, et l’habitant un être nomade, le salut apparaît dans de petites communautés homogènes, où la réminiscence du village le dispute au modèle du parc à thèmes.

400 pages. 300 illustrations N&B et couleur. Format : 170 x 210 mm. Ed. de la Villette, 2006. Disponible dans toutes les bonnes librairies, ainsi qu’à la Fnac, au Moniteur, sur Amazon…

couverture

Sommaire :::::::::::::::::::::::::::::::::::

Préface par Thierry Paquot

Introduction : la ville après l’espace public

1. Gated communities aux États-Unis
2. Gated communities à travers le monde
3. Un phénomène de masse
4. Antécédents historiques
5. Homeowner associations
6. Marketing et ségrégation
7. « Wallification »
8. Maisons-mégapoles
9. Los Angeles sans lumière
10. Vulnérabilité et réconfort
11. Communautés et American dream
12. Immigration, esclavage, ségrégation, ghettos
13. À citoyens nomades, villes jetables
14. Los Angeles : le refus de la ville moderne
15. Automobiles
16. No-go areas vs Nogoland
17. Prisonniers volontaires et prisonniers involontaires
18. The geography of everywhere
19. « Privatisation » de l’espace public
20. Parcs d’attractions
21. Micromégapoles
Conclusion : la logique du système urbain privé
interieur p. 44-45

STEPHANE DEGOUTIN est architecte d’intérieur, artiste et chercheur. Né en 1973. Il vit et travaille à Paris.

Auteur de Prisonniers volontaires du rêve américain, essai sur la ville américaine après l’espace public, éd. de la Villette, Paris, 2006, préface de Thierry Paquot.

Auteur d’articles pour divers colloques scientifiques et revues (Urbanisme, Parpaings).

Participe au réseau de recherche international « Private urban governance and gated communities » (gouvernance urbaine privée et gated communities).

Auteur de projets d’architecture intérieure pour divers clients privés.

Enseigne le projet d’architecture intérieure à l’école Camondo et à l’école Efficom.

Sélection de sites web :

Nogoland publications et références.

Lostincreteil photoblog ayant pour thème la ville contemporaine.

Googlehouse (avec Marika Dermineur) installation en ligne.

What are you ? (avec Marika Dermineur et Gwenola Wagon) installation en ligne.