lundi 23 oct. 06 - Un diplôme, une épreuve
octobre 23rd, 2006
Un diplôme, une épreuve
Ce texte a été écrit dans la foulée du jury de diplôme en design graphique à l’ERBA de Valence les 17, 18 et 19 octobre 2006. Il a valeur de témoignage, de retour d’expérience, c’est du moins d’ici qu’il est né. Il est donc nécessairement partiel, subjectif, provisoire et incomplet, pris dans les devenirs de ces moments d’intensités.
Un diplôme vous le savez, est une épreuve. On y éprouve des choses. Des choses comme des sensations, des sentiments, des concepts, des productions de signes. On est pas seul à éprouver, on le fait avec un jury - parfois ouvert à un public* - venu s’intéresser en professionnel à un travail. Cette épreuve est celle des mots bien sûr, qu’il aura fallu domestiquer auparavant, voire apprivoiser, certains sont fougueux et retors. C’est aussi une relation avec des altérités, des personnes comme nous, qui par la nature de leur expérience, ont été réunies par l’équipe pédagogique** et par le ministère de la culture*** pour évaluer et adouber de nouveaux pairs.
Cette épreuve possède donc un caractère rituel. Elle doit s’effectuer selon des règles précises, identiques pour chacun et chacune des candidat(e)s, sans quoi elle ne serait plus un rituel mais un simulacre. La lecture des règles du “jeu” serait ici utile afin de se représenter cette dimension dans le détail. Il faut à l’étudiant réaliser préalablement une présentation écrite, chacun la sienne, écrire des textes destinés à donner à ressentir les enjeux et le plaisir pris dans l’aventure du projet, synthétiser l’expérience humaine et technique des 4 mois de stages et en souligner la logique propre. Réunir ensuite ces éléments dans une publication et lui donner une forme. Il faut le jour dit, parler de son travail pendant 20 minutes en étant soi-même et en articulant la pensée d’autres auteurs, artistes ou théoriciens, présenter avec pédagogie son sujet tout en y étant engagé comme auteur.
L’examen consiste à habiter l’espace choisi (expo 1, 2, salle 11, salle 13, etc) mais bien plus encore à rendre vivant l’espace d’une relation multiple : - relation à une problématique - relation à des processus de création - relation à des productions - relation enfin à ceux qui, ce jour là, valident la fusion singulière de savoirs-faire et d’une sensibilité.
Rester souple et déterminé, ouvert et dynamique, attentif aux regards et aux questions sans perdre le fil de son discours est un enjeu. Le passage du diplôme reste une épreuve et rien n’est joué avant que tout soit terminé. L’épreuve, en photo comme en sport, révèle. Elle révèle ce qui - jusqu’ici - était resté caché, c’est là l’origine grecque du mot apocalypse. On sort grandi d’une telle épreuve, son caractère ritualisé y contribue, parce que nous sommes des animaux sociaux. Nous avons la capacité de nous plier à des rites de passages parce que nous savons qu’ils constituent les étapes clés de notre autonomie. Auto-nomie : porter son nom tout seul, son nom comme son non, pouvoirs d’affirmation et pouvoirs de négation. Apporter sa contribution aux domaines de la pensée créative vaut de vivre cette épreuve parce qu’elle est libératrice et qu’elle est fondatrice de la conscience de faire partie d’un monde contemporain, dans lequel on devient un acteur reconnu.
On pourrait dire ici : voici ce qu’il ne faut pas faire lors d’un diplôme, mais chacun le sait, implicitement. Parler dans un code maniéré ou jargonnant : en verlan hipopisé comme en savant alambiqué, ce serait clairement signifier au jury qu’il ne pourra rien comprendre à ce qui va suivre. Ce serait l’écarter, refuser tout échange avec lui. Présenter l’intégralité de son travail sauf le projet central, serait un autre écueil possible, témoignant d’une impossibilité ou d’un refus de l’assumer. La plupart des comportements sont signifiants, et sont autant, si ce n’est plus perceptibles que des signes graphiques, aussi réussis soient ils.
Pour l’enseignant qui est au jury la tâche est différente - mais il est, lui, payé pour endosser ce rôle. C’est là sa fonction et sa responsabilité. Il ne passe pas son diplôme, mais remet en jeu celui de son équipe. Le jury dispose de 20 à 30 minutes pour se faire une idée sur des parcours singuliers, des méthodes et des productions. Il a deux à trois jours pour se rendre compte du travail mené par une équipe, et par extension, par une école. L’enseignant présent au jury est en position d’otage muet à mi-temps (la soutenance de l’étudiant) et d’avocat durant l’autre mi-temps (la délibération). La difficulté y est - comme ailleurs - d’équilibrer paroles et silences, retenues et engagements. Parler trop, c’est afficher une attitude vécue comme défensive, parler trop tard ou trop peu, c’est laisser faire. La principale difficulté est de laisser le jury ressentir et évaluer le travail en toute indépendance, le laisser exprimer et éprouver son libre arbitre tout en défendant les dimensions les moins visibles du travail comme sa genèse, son processus, ses risques. Chaque intervention de l’enseignant présent au jury vise à modifier et déplacer les perceptions évoquées dès qu’il estime que le jugement porté par le jury ne saisit pas toutes les données en jeu : il tente d’apporter sa vision longue, puisqu’il est le seul à connaître la genèse des projets et le parcours de chacun des étudiants.
Comme épreuve, le diplôme possède plusieurs facettes : il cristallise autant le résultat de tout un parcours, d’un travail, que celui de rencontres, de processus, d’une sensibilité aux prises avec les difficultés de faire, dire, savoir, de négocier et de représenter. Mais ce rapport aux faire et dire possède aussi son envers : tout savoir dit Deleuze va jusqu’à la pointe inversée d’un non-savoir. Pour chacun se pose chaque jour la question de comment faire avec ce qu’on ne sait pas. C’est dans ces régions fragiles et risquées du doute que naissent les événements. Comme épreuve, le diplôme est autant la synthèse d’un travail au long cours que la résolution d’un moment, intense et performatif. Moment durant lequel le spectaculaire n’est pas nécessairement le meilleur allié, où le savoir faire ne suffit pas, où le relationnel seul ne peut rien ; mais où la savante combinaison des faires rencontre des êtres pour dessiner les contours d’un devenir designer, créatif et critique.
Luc Dall’Armellina
* le passage de diplôme public ou à huis clos est du choix du candidat
** pour le choix du professionnel et de l’enseignant de culture générale
*** pour le choix de la présidence du jury