Aujourd’hui mardi 22 janvier nous travaillons avec les étudiants de DESIGN3 à partir de deux textes qui traitent, à quatorze années d’écart, de la fusion des médias dans ce que Félix Guattari nommait déjà une ère post-média, concept qu’Olivier Blondeau poursuit et fait évoluer à travers celui de médiascape de Arjun Appadurai, pour examiner la pratique audio-visuelle très contemporaine de “found-footage” des militants altermondialistes.

On peut constater après quelques recherches qu’on trouve depuis (très) longtemps en littérature un procédé semblable. Il consiste en l’écriture de textes (des poèmes habituellement) à l’aide de phrases extraites d’autres romans : le centon. Yack Rivais a écrit un roman selon ce principe : “Les Demoiselles de A.”
Nicole Biagioli (Université de Nice-Sophia Antipolis) rapporte même que dans l’Antiquité déjà, Ausone avait composé un centon nuptial assez leste avec des vers de Virgile…

demoiselles

Ces lectures croisées devraient nous montrer comment théorie analytique et pratique se rencontrent et se fécondent l’une l’autre… Comment des procédés d’écritures passent d’un média à l’autre et font l’objet de différents noms : centon (littérature), collage(arts plastiques), found-footage (cinéma), sample (musique). Et puis comment aussi ces procédés généralisés aujourd’hui ont été radicalisés grâce à la numérisation des médias.
Félix Guattari dans son bref texte précurseur, évoque la jonction qu’il pressent durable entre télévision, informatique et réseaux. Cette fusion des médias opérée par le numérique a des conséquences sur les façons de goûter les programmes (de la passivité à l’activité) mais aussi sur ce qu’il appelle un “remaniement du pouvoir mass-mediatique.” Ce concept signale la fin des mass-média qui ont cessé leur action d’asservissement des individus à leur pouvoir.Ce qu’il exprime de significatif à propos de l’ère post-media est cette ré-appropriation par l’individu, de l’espace médiatique jusqu’ici confisqué par des médias verticaux à l’organisation pyramidale, issus de grandes sociétés de productions internationales.
A l’heure de l’internet du web 2.0, l’information est disponible en flux indexés, le plus souvent gratuitement, elle s’agence dynamiquement selon la volonté de l’internaute, mais il ne faut peut-être pas aller si vite dans cette direction et laisser naître une vision trop idéale. Google n’a pas seulement créé le portail d’entrée cognitive dans la vaste toile informationnelle, il a commencé un travail de discrimination de l’information. Je pense en particulier à la recréation de l’histoire du Tibet selon les voeux de Pékin par le moteur de recherche de Google, affaire rapportée en détails dans le numéro spécial de Courrier International n°833 du 15 au 25 octobre 2006.
Il existe donc un double mouvement : à la fois les individus ont de plus en plus de moyens pour s’approprier le réseau par une autonomie de création et de diffusion de l’information, et à la fois les canaux d’organisation et de diffusion de cette information sont tenus par des entreprises qui sont autant data-génératives que média-phages. Google en effet, génère du flux de trafic de médias autant qu’il absorbe à grande vitesse toutes les entreprises naissantes qui fédèrent un usage communautaire du web (Flick, YouTube par exemple). Félix Guattari ne semble - au moment de la rédaction de son texte - pas trop pessimiste sur la confiscation du réseau par quelques géants, pressentant la force et la puissance des singularités en réseau, dont on peut déjà ressentir le poids à travers par exemple des mouvements comme le logiciel libre et les communautés actives qu’ils constitue à travers les continents et cultures.
L’article d’Olivier Blondeau part de celui de Félix Guattari et le prolonge en l’actualisant. Ce qu’il poursuit c’est l’idée que le post-média Guattarien est advenu et se transforme aujourd’hui en un médiascape, terme emprunté à Arjun Appadurai. Celui-ci y explique que la “notion de médiascape recouvre à la fois la production et la dissémination de l’information par des moyens électroniques et les images du monde créées par ces médias. Le plus important, affirme Appadurai est que les médiascapes fournissent – en particulier sous leurs formes audio-visuelles- à des spectateurs disséminés sur toute la planète de larges et complexes répertoires d’images et de récits. “Olivier Blondeau prend pour exemple celui des luttes politiques à l’échelon mondial (altermondialisme), comme si la mondialisation avait elle aussi eu son effet dans ce domaine. Les espaces de médiations occupés jusqu’ici par les journalistes, intermédiaires entre les événements du monde et les lecteurs, se voient investis par des lecteurs aux compétences toujours agrandies.
Ainsi, la pratique de création basée sur l’écriture de fragments hétérogènes est devenue une pratique transversale : elle n’est plus le seul happanage des artistes - à la suite de Burrough et Gysin - mais concerne depuis la démocratisation relative mais soutenue des outils d’écritures numériques. L’article de Philippe Robert ( l’Oreille en coin, chronique de Jazz Magazine du 1er février 2005) évoque très bien la généralisation de cette transformation profonde des écritures :

“Le recyclage génère de nouvelles images, et chaque jour nous sommes confrontés à ses émanations. Pierre Schaeffer et William Burroughs ont anticipé au niveau artistique ce qui est aujourd’hui une vérité esthétique quotidienne : zapper et surfer. Chacun se construit son propre monde à partir d’éclats récoltés au hasard. Genesis P-Orridge, du groupe industriel Throbbing Gristle : “Vers la fin des années 40, on a découvert que l’atome était fissible. Tout a changé pour toujours lorsque nous avons découvert que le monde pouvait être découpé, segmenté, et que le son également. Nous avons découvert que tout ce qui a rapport avec la culture peut-être découpé et ré-assemblé d’une autre façon, pour créer des choses qui n’existaient pas auparavant”.”
alana

Capture depuis le site de Alana Riley

Le lecteur est devenu dans l’environnement du web actuel, un acteur, un specta(c)teur, un opérateur, un genre d’amateur, dont la figure politique est décrite en ces termes par Jean-Louis Weissberg : “En extrapolant à peine, on peut affirmer que la création de communautés sociales qui inventent des outils pour poursuivre le mouvement de création de communautés est, dans ce modèle, à la fois la source et le carburant du processus. Bref, la création de rapports sociaux exigeants devient l’objet de l’activité collective. » Ce devenir créatif passe par une plus grande place accordée à la subjectivité individuelle et par un rapport renégocié au collectif.

Mais ce qu’incarne peut-être de manière la plus significative ce lecteur-amateur, c’est - selon Olivier Blondeau - l’atteinte au régime de vérité :

“Ces “nouveaux médias” ne s’inscrivent dés lors pas uniquement dans une démarche contre- hégémonique de critique des procédures journalistiques, mais tentent d’en dépasser les contradiction pour produire une nouvelle politique de la vérité. Il s”agit moins, dans les médias alternatifs, de critiquer les contenus idéologiques dont sont porteurs les médias ou d’élaborer une contre-idéologie à prétention, elle-aussi, universelle que d’expérimenter de nouveaux circuits de communication, de nouvelles formes de collaboration sociale et de nouveaux modes d’interaction. Il ne s’agit pas de convaincre, de changer la conscience des gens, de remporter la lutte dans les cœurs et les esprits comme on pouvait l’entendre jusqu’à présent, mais de créer des cœurs et des esprits neufs capables non seulement de produire, mais aussi de négocier leurs propres régimes de vérité. C’est à ce titre que les médias alternatifs sur Internet sont tout à la fois très inoffensifs pour les journalistes traditionnels (ils ont fait défection) et très dangereux puisqu’ils interrogent les fondements même de la fonction journalistique.”

daprez

Cette atteinte au(x) régime(s) de vérité se fabrique(nt) notamment dans des pratiques de vidéo militantes analysées par Olvier Blondeau et dont l’origine artistique remonte au cinéma d’avant-garde. Le found-footage est ce procédé d’écritures dont Fernand Léger avait déjà fait une esquisse de théorisation en 1924 dans ses notes préparatoires pour le Ballet mécanique.
Il consiste en une utilisation des images ou des séquences qui passe par la sortie de leur contexte originel , par “l’autonomisation de celles-ci par rapport à leur contexte d’énonciation initial à travers une intervention sur le montage ou sur l’image elle-même”.

On a ici une définition assez proche de celle des pratiques qui ont cours dans le motion design. De nombreux créatifs, vidéastes, graphistes, musiciens ou plasticiens ont adopté ces méthodes de production, qui trouveraient sans doute leur propre origine dans le cut-up, le collage, ainsi que le laisse supposer la référence à Fernand Léger.

Luc Dall’Armellina

exemples de found-footage :::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::

From Da Space, un clip en Found Footage de Benoît Gréant et Dj Slade

GiovanniSample, une série de clips que nous a montrés Jean-Charles Dalben lors de nos “Lundis”
textes cités :::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::

Arjun Appadurai, “Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation”, Payot, trad. Fr., Paris, 2001

Brenez Nicole, “Cartographie du found-footage”

Félix Guattari, “Vers une ère post-media“, revue Terminal n°51, octobre 1990

Olivier Blondeau, “Become the media ! Du post-media au mediascape“, communication au colloque : Internet, Culture, and Society : French and American Perspectives, les 18-19-20 November 2004, Université d’Austin (Texas, EU), paru dans le n°56 de la Revue Chimères.

Philippe Robert, “Du cut-up à l’échantillonnage : les ready-made appartiennent à tout le monde
Jean-Louis Weissberg, “L’amateur : émergence d’une figure politique en milieu numérique“, Revue Multitudes du 5 mai 2001