« Une théorie de l’écran » de Raphaël Lellouche - synthèse commentée
novembre 29th, 2006
Une synthèse commentée de l’article « Une théorie de l’écran » de Raphaël Lellouche
par Luc Dall’Armellina
Raphaël Lellouche proposait dans cet article encore disponible sur le site de la revue « Traverses » hébergée sur le serveur du Centre Georges Pompidou il y a deux ans, une vision très pertinente du statut des écrans : télévision, ordinateur, minitel et montre comment dans chacun de ces usages c’est des fonctions sociales, cognitives, relationnelles qui se jouent à travers des médias en constante évolution.
L’écran se généralise autour de nous. Plus un objet qui ne fasse l’économie de proposer ce support à tel point qu’il constitue comme l’a souligné J.D. Bolter « une technologie de référence » : télévision, ordinateur, minitel, guichets bancaires, téléphones portables, agendas électroniques, assistants personnels, montres, auto-radio, GPS, e-books…

> Tube TV au zoom. Source libre Wikimedia
1 - Trois seuils généalogiques de l’écran :
➢ Le support fixe d’inscription (storage et lisibilité)
➢ L’affichage de l’état machine (commande et affichage)
➢ L’écran amnésique (surface-milieu)
1.1 Le support fixe d’inscription [ storage et lisiblité ]
L’écran est tout d’abord présenté comme interface, c’est-à-dire comme surface, et par là, lié à l’écriture et toutes ses surfaces : pariétales des grottes, murs tagués, incunables, livres, pages, affiches. La fonction est ici la conservation de la trace au-delà du moment d’inscription. Ce modèle rend prisonnière l’information de son support.
L’écran induit différentes modalités du regard : le « voir sûr » propre à la lecture, le « voir que » qui procède par comparaison et raisonnement, le « voir dans » des appareils de photographie, de vision tels les télescopes, microscopes ou encore le « voir à travers » des fenêtres…
Le « voir sûr » est spécifique de la lecture qui procède par balayage. Le regard cadre en éliminant la vision périphérique pourtant très importante dans les environnements 3D mobiles (la perception de la réalité).
1.2 L’affichage de l’état machine [ commande et affichage ]
Certains objets ne sont que des écrans de consultation (horloges analogiques)), d’autres font système avec un dispositif tactile : souris, clavier, joystick.
Dagonnet considère « le développement du phénomène de visualisation comme le processus fondamental du progrès de la science qui vise à amener à la surface du visible les dimensions
a-visibles du réel . Le mercure dans sa colonne transcrit dans le visible un phénomène physique qui autrement ne le serait pas ».

> Capture écran d’erreur système sous Windows XP appelé aussi BSOD (Blue Screen of Death)
1.3 L’écran amnésique [ surface milieu ]
L’écran est une interface parce qu’il est une surface permettant d’accéder à quelque chose qui ne se trouve pas à proprement parler sur cette surface, ni même dans la machine. Le message n’adhère plus au support (l’écran est interchangeable, amnésique), c’est un support permettant d’afficher une information circulante, c’est un support fluide.
➢ Penser ici aux métaphores du langage désignant une « navigation » sur le web ou encore les termes « surfer », ou encore aux simples noms donnés par Microsoft et Netscape à leurs « navigateurs » : Navigator et Explorer. La terminologie de l’Internet est riche de métaphores maritimes, l’écran mais sans doute la conjonction écran-réseau peut expliquer ces phénomène.
L’écran est libre et amnésique = il libère une mémoire virtuelle infinie. Le même écran peut afficher chaque page de la plus grosse des encyclopédies, les notions de volume et de mémoire ne concernent pas l’écran. L’écran est un milieu parce qu’il est libre par rapport à l’information qu’il affiche.
2 - Six facteurs importants de la généralisation des écrans :
• Perception assistée
• Continuum sémio-cognitif
• Intelligence des objets
• Effets de transparence cognitive de l’écran milieu
• L’hypermedia
• Le réseau des objets
• La logique de simulation
2.1 Perception assistée
A entendre selon R.L comme une vision qui va jusqu’à faire l’économie de l’être humain : la vision artificielle. L’auteur note que préfixe « télé » (vision, phone, fax …) ne s’applique plus seulement aux appareils mais aux actions (télé : marketing, conférence, sexe, vente, achat, diffusion, traitement…) Il s’agit de l’ère de la télé-expérience du monde.
➢ Jean-Louis Weissberg dans son livre « Présences à distance » Ed. L’Harmattan-1999 évoque très en détails ces processus où l’expérimentation du monde tient lieu de nouvelle « réalité » (virtuelle) et de nouveaux statuts du regardant qui devient « spectacteur ».
2.2 Continuum sémio-cognitif
De l’oralité à l’écriture, de l’écriture alphabétique à l’imprimerie, de l’imprimerie au numérique… On assiste à une resémiotisation des anciens médias par les nouveaux.
La généralisation des écrans en fait tour à tour des instruments de spectacles, d’information, de connaissance, de surveillance, de contrôle… L’écran n’a plus de lieux privilégiés, on le trouve partout.
➢ Voir ici Marshall Mac Luhan dans « Pour comprendre les médias » Ed. Points Seuil. Il explique dans ce livre le long processus d’enchaînement qui lie les médias entre eux. Il démontre également comment le médium influe très directement le message jusqu’à devenir l’essentiel du message, d’où sa célèbre et provocante formule : « médium is message ».
2.3 Intelligence des objets
Les écrans n’existent pas seuls mais branchés sur une unité « intelligente » (machine). C’est l’interface qu’ils nous offrent qui compte pour définir leur identité : ils valent ce que valent les relations que notre esprit peut entretenir avec eux.
2.4 Effets de transparence cognitive
L’expérience visuelle associe l’image au récit et la structure est en rapport avec une continuité narrative : bande dessinée, cinéma, télévision… Avec l’informatique, le montage s’adjoint une nouvelle donne : décadrage et décalages ou « partitions de l’écran ».
L’écran devient une « réserve d’états » possibles. Les techniques passent de la durée à la simultanéité et à la potentialité. L’écran s’effeuille en strates.
2.5 Hypermédia
Un système d’écriture re-sémiotise le précédent, comme agirait une représentation de représentations. La télévision contient le cinéma qui contient l’écriture qui déjà contient la langue. La logique de superposition des images fait émerger de nouveaux régimes de signes qui autorisent l’hétérogénéité des modes sémiotiques. Témoin des nouvelles pratiques à l’écran : les termes « switcher, zapper, commuter, cliquer, shifter » entraînent un usage de la surface.
La radicalisation des différences page-écran est forte : opposition opacité-solidité // transparence qui laisse advenir. « Le vitrail médiéval refait surface avec l’écran… »
2.6 Le réseau des objets
Les écrans tissent un continuum qui relie toutes les interfaces à travers un réseau qui relie ensemble des machines. Tous les médias sont des interfaces, (même ceux qui utilisent l’inscription physique des supports) quand ils comprennent une fonction d’accès cognitif. R.L invoque ici deux lois :
2.6.1 Loi de l’enveloppement
Elle permet l’emboîtement des médias les uns dans les autres. C’est par ces aspects que l’écran se trouve « feuilleté ». Dans l’ordinateur utilisé comme traitement de textes, c’est une machine à écrire (augmentée d’une mémoire) doublée d’un écran (et d’un logiciel spécialisé) qui fait l’interface du traitement de texte.
➢ De même, les langages ont tant évolué sur les machines que chaque nouvelle couche d’interface apporte plus de transparence grâce à sa complexité. Ce paradoxe se vérifie par quelques exemples : le MS-DOS « au dessus » le langage machine Assembleur, l’interface Windows « au dessus » de MS-DOS.
Les langages machines se trouvent comme « recouverts de transparence ».
2.6.2 Loi des branchements
Chaque nouveau branchement de périphériques modifie la machine « générique » qu’est l’ordinateur pour en faire une machine spécialisée : c’est le branchement ordinateur + scanner + imprimante + traitement de texte qui fait une station de PAO. Tout nouvel interfaçage modifie la signification d’un média, ceci par enveloppement ou par connexion.
Le minitel interface le téléphone et lui donne une autre signification, un autre usage.
Le magnétoscope interface la télévision et lui donne une mémoire, ce qui en change considérablement les usages.
2.7 La logique de simulation
Le continuum des écrans doit être pensé dans le contexte de la télé-expérience du monde. La simulation suppose l’écran puisqu’il s’agit de répondre à l’action dans un espace (ou contexte) immatériel.
➢ Exemple : Le bureau du mac, le guichet bancaire électronique, le « portail » du web.
« Il est clair que la possibilité de circuler d’un champ d’expérience à l’autre ne peut qu’entamer la solidité de nos convictions à propos du réel. » Manzini, 1989.
Cet aspect ouvre le champ d’une grande modification anthropologique : nous avions le choix entre le rêve et la réalité, la simulation ouvre la voie de la télé-expérience du monde. Cette non-réalité nous permet néanmoins la structuration d’une expérience. La télé expérience possède tous les aspects de l’expérience sans la présence physique.
L’écran comme environnement artificiel est cet espace où se jouent à la fois simulation, interactivité et visualisation de cette expérience. Il constitue un champ de cognition expérimental.
3 - Une typologie encore dualiste des écrans
La télévision, comme le produit d’une culture audio-visuelle analogique et pyramidale.
L’ordinateur, comme le produit d’une culture multimédia numérique et interactive.
Deux usages marqués par des histoires, des usages et fonctions, des contraintes technologiques fort différentes.
➢ Il faudrait aujourd’hui ajouter à la liste des écrans : minitel, bornes tactiles, moniteurs de contrôle médicaux, assistants personnels, e-books…
3.1 L’écran de télévision
Héritière de la radio dont elle est une évolution « avec une fenêtre à l’avant », la télé obéit aux principes de diffusion. Des stations émettrices envoient des ondes captées par des terminaux « muets ». L’écran de télévision est bien amnésique et fluide mais tout le monde reçoit le même programme.

> Famille devant la TV. Année 1950. Source libre Wikipedia
➢ Il existe désormais des chaînes à bouquets numériques par cable ou satellite (Canal Satellite), précurseurs de la télévision interactive : choix de réception de films parmi une base de donnée (pay per view ou abonnement forfaitaire) ou choix de cadrage, d’angle de vue, de caméra pour visualiser un match ou un grand prix de voiture.
L’intelligence est du côté émetteur et non du côté récepteur. (voir ci-dessus pour atténuer ce propos). La télévision est un média de masse, elle s’adresse à tous et forge les consciences qu’elle influe. Le caractère contraignant des programmes associé à la passivité spectatorielle génèrent ce qu’on a appelé « l’hypnose lymphatique du téléphage ».
« La télé est basée sur un modèle qui accouple l’universalité du grand public à l’individu solitaire : l’écran remplit une fonction sociale et intégratrice pour une société atomisée en individus. » Dominique Wolton – 1990

> Tube TV-set of 1957-60, model OT-1471 “Belweder”. 14-inch screen diagonal.
Designed & made in Poland. Source libre Wikipedia
3.2 L’écran de l’ordinateur
Devant un documentaire télévisé, je ne suis pas là où je vois et je ne vois pas là où je suis. Je vois où je ne suis pas et je suis où je ne vois pas. Je suis écartelé entre deux présences : physique et cognitive. Le cas du direct est différent puisque le direct fait expérience de la présence (capture du « réel » à chaud)et non pas de la représentation (qui demande une construction). « C’est un média universel capable d’imiter le comportement de toute autre machine ramenée à un automate fini à états discrets. » Alan Turing
C’est une machine dotée de mémoire et capable d’intelligence régie par le principe de simulation. C’est la première machine dans l’histoire des techniques qui soit structurellement la réalisation d’un langage. L’ordinateur est un média hors temps ou plutôt de la simultanéité hors-temps, de la réserve et du potentiel. Avec la séparation de l’information et de son support, c’est l’abolition du temps qui se joue. L’odinateur-cerveau est en passe de céder à l’ordinateur-réseau, donnant la pleine mesure de son potentiel communicant
4 - Vers une guerre des écrans ?
Les écrans en fait sont de trois grands ordres : la télévision, l’ordinateur, le minitel et répondent à travers ces trois objets à des usages majeurs : spectacle et/ou réception d’informations (télé) ; traitement d’information et fonctions cognitives (ordinateur) ; communication et interactivité (minitel).
L’ordinateur en médium intégrateur a déjà intégré les fonctions de tuner TV et de télécommunication (téléphone, minitel et Internet). Mais jusqu’où ira cette généralisation, que penser de l’avenir de la télévision interactive dont les standards ont été de nombreuses fois différés (D2mac) ? De même la télévision a adopté depuis peu un code visuel qui emprunte celui des cédéroms ou des navigateurs web : barres de menus, boutons, scrollings, curseurs…
Ces mouvements de mimétisme traduisent bien ces mouvements d’identification et de construction réciproques.
Il semblerait que trois scénarios soient possibles et correspondent à de possibles : concurrence ou fusion, complémentarité ou dissémination.
4.1 Concurrence ou fusion
C’est la thèse de penseurs comme Pierre Lévy ou Georges Gilder. La télévision numérique serait intégrée aux fonctions avancées d’un superordinateur relié en réseau et capable de gérer l’affichage de diffusions préprogrammées, d’enregistrer un film à heure prévue et de gérer un stock de programmes en local ou à distance.
➢ C’est une hypothèse très plausible, les jeunes startup californiennes « TiVo» et « Replay Networks »(Cahier médias de Libération - mardi 30 novembre 1999) font déjà peur aux majors de la télévision outre atlantique. Ces sociétés ont mis au point un appareil de télévision relié à un disque dur de très grande capacité. Leur interface se propose d’éliminer systématiquement les spots publicitaires des films programmés pour l’enregistrement. Le terminal associé se trouve être un intermédiaire entre le magnétoscope programmable et l’ordinateur « intelligent » (capable de discrimination et de tri). Leur appareil fait mieux : il est capable pendant la journée d’aller glaner ça et là sur le câble ou le satellite des émissions dont l’utilisateur aurait programmé le thème.
4.2 Coexistence complémentaire
Chambat et Ehrenberg défendent pour leur part la thèse d’une coexistence complémentaire, chacun gardant ses spécificités. Le constat est ici de dire que la culture de l’imprimé a su conserver des formes très différentes sans en renier aucune : timbre poste, carte postale, journal, affiche, cahier, livre…
4.3 Dissémination
Léo Scheer lui, propose un futur fait d’écrans spécialisés : celui en 16/9è du cinéma, celui du terminal de réservation, celui de l’ordinateur communiquant
5 - Au-delà de l’écran : la réalité virtuelle
La généralisation des écrans annonce-t-elle leur disparition. Ce paradoxe pourrait s’expliquer par la réalité virtuelle qui nous fait littéralement passer à travers l’image, c’est-à-dire de l’écran surface à l’écran milieu. L’avènement de systèmes de réalité virtuelle pourrait bien marquer un changement capital dans notre rapport à la visualité. On ne projette plus ici d’image sur un écran, mur, toile. Cette image s’adresse directement au fond de l’œil : « On ne pense plus en termes de communications par pixels interposés mais en termes d’adressage direct aux cônes et bâtonnets. » Bricken – 1992
On passe avec la RV de l’image spectatorielle (représentation) à l’interactivité en temps réel dans un monde virtuel. Nous ne sommes plus « devant l’écran » mais « à l’intérieur de l’action ».
La généralisation de l’écran n’aura peut-être été qu’un prélude à sa disparition.
Raphael Lellouche est philosophe et sémiologue. Auteur de « L’éthique à l’âge de la science – K-O. Apel » (PUL, 1987) ; « Borges ou l’hypothèse de l’auteur » (Balland, 1990), et de très nombreux articles. Président du cercle philosophique Daniel Pearl, collaborateur scientifique de l’Institut Hayek Institute, et rédacteur de Metula News Agency.
NOTE : La revue Traverses du Centre Georges Pompidou n’étant plus disponible sur le serveur du centre national, on peut trouver le texte intégral de l’article sur le site de l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Valence, section “Modules” de l’option Design graphique. Luc Dall’Armellina
LIENS : Histoire de la télévision - Wikipedia
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