lundi 20 nov. 06 - introduction au Net-Art(s)
novembre 17th, 2006
NET-ARTs ?
NOTE : Ce texte est un extrait adapté du support de la conférence Net-ARt ? donnée au CRAC de Valence le 17 janvier 2005 par Luc Dall’Armellina et Annick Lantenois. Celui-ci peut être téléchargé depuis le site de la conférence dans son intégralité en document [.pdf]. Nous avons également donné une interview [.pdf] avant la conférence et dans laquelle on peut trouver des repères pour évaluer les différentes dimensions de cette pratique d’arts, aux frontières du design, de la littérature, du cinéma, des arts plastiques happés par les problématiques techno-esthétiques des médias numériques.
Décrire le net-art peut sembler une gageure. Voilà un ensemble de pratiques changeantes, manifestement liées aux technologies et aussitôt leur inventant un usage a contre-sens, détournant les outils, mimant (minant parfois) les anciens médias dans les nouveaux conformément à ce que Marshall Mac-Luhan avait si lucidement analysé en 1964 dans un livre maintenant culte Understanding medias (Pour comprendre les médias). [ archives Mc-Luhan de la Radio Canadienne ]
> DragFlagPeau - Antoine Moreau - 2002
L’Internet ou Net pour ses intimes est d’abord un réseau mondial et un support matériel : réseau de câbles, de liaisons par satellite, fibres optiques, bornes wifi (réseau d’onde radio), connecteurs, modems, machines et répartiteurs en tous genres. Support dans lequel circulent des impulsions électriques, charges de particules et trains d’ondes codées, morcellés en “paquets”, acheminés vers des ordinateurs qui lui sont connectés. Cet ballet magnétique est orchestré en coulisse par des protocoles techniques : TCP/IP, DHCP, DNS, etc. qui opèrent à l’intérieur de protocoles de communications : HTTP, FTP, MAIL, NEWS, etc. dont le plus significatif est devenu depuis 1992 le World Wide Web.
On pourrait dire encore : le net est né de la paranoïa militaire qui voulait s’assurer un système d’échanges résistant aux attaques nucléaires parce qu’il n’aurait ni centre ni cerveau identifiable mais une infinité d’intelligences distribuées, connectées entre elles. Ce projet fut réalisé par des techno-créatifs inspirés dont Vannevar Bush avec As we may think en 1947, et Paul Baran avec son concept de réseau maillé distribué en 1964. Dans les deux cas, l’avance conceptuelle était d’environ cinquante ans. Le réseau qui réunira ces avancées conceptuelles et technologiques sera un réseau militaire : ARPANET.

> AsciiBush - Yoshi Sodeoka - 2004
Mais on peut aussi bien renverser la proposition avec : le net met avant tout en oeuvre ce réseau noétique, c’est-à-dire l’espace invisible des consciences connectées les unes aux autres, ainsi que l’avait pressenti Pierre Theilhard de Chardin décrivant sa noosphère dans (entre autres) La place de l’homme dans la nature en 1956.
Celui qui formule peut-être la synthèse la plus éclairée de la grande complexité des arts en réseau est l’artiste pionnier et théoricien Roy Ascott. Il déroule son point de vue dans une conférence intitulée La technoétique planétaire donnée à Paris 8 université, au laboratoire d’esthétique du CIREN en novembre 2001. Le terme “technoétique” est issu des mots grecs : τεχνη (technique et art) et νους, (noos : esprit) et englobe donc : la technique, l’art et la pensée.

> Urban - Servovalve
Il y a dans l’invention incessante des praticiens du net, faiseurs et usagers confondus, la même joie d’arpenter et de découvrir, de jouer et déjouer, la même intelligence du lieu, des usages, des distances nécessaires décrites par Michel de Certeau dans son livre L’invention du quotidien - Arts de faire en 1980 et des modalités du Comment vivre ensemble chères à Roland Barthes dans son séminaires au collège de France de 1976 à 1977.

> GoogleHouse - Marika Dermineur et Stephane Degoutin - 2002
Micro, Chat, WebCam, autant de façons de dire que se parler, se voir, et activer des liens humains peut aussi se faire hors du mode présenciel, par la parole écrite, par la voix, dans ce temps qu’on dit réel et dans un espace qu’on dit aussi virtuel. Ce virtuel qui selon Gilles Deleuze “ne s’oppose pas à réel, mais à actuel et, à ce titre, possède une pleine réalité. »
Et c’est précisément le champ de cette représentation – tout à la fois l’espace, le lieu, le “site”, “l’environnement”, le milieu, on pourrait dire l’écosystème de l’Internet - qui est investi par les auteurs, designers, artistes et autres amateurs du net. La représentation de cet espace passe par la notion plus répandue d’interface. Ce voile par quoi ce qui n’était pas visible le devient, entraînant avec elle une Esthétique de l’interactivité dévoilante selon la philosophe Evelyne Rogue.

> Alexei Shulgin - FormARt
Web, Blog, Wiki, autant de façons de dire qu’ici le temps est différé, mais que peut s’élaborer la participation, la collaboration, la mise en relation d’idées, de formes, de comportements, de pratiques. La réponse de Google à la requête “net-art” donne un million de réponses. Même en retirant les citations et doublons, trouver un site dans ce grand espace est en soi une aventure (Voir le navigateur web Safari de Apple ou Explorer de Microsoft). C’est qu’on navigue sur le web (voir Navigator de Netscape ou Shiira (qui est aussi un poisson) du collectif HMDT), on y surfe aussi quand le réseau est fluide, ces termes indiquent combien cet espace est liquide, étendu, aux frontières souples et malléables, et sa pratique nécessairement multiculturelle et interdisciplinaire.
La question d’une typologie, d’un classement par types, se pose à qui veut comprendre et saisir ce qui se produit dans ce champ. Celle qui a été produite dans le cadre de la recherche en cours Web-ARt-Experience du LabSic de l’Université Paris13, se voudrait un ensemble de repères inévitablement provisoires, j’ai recensé jusqu’ici une dizaine de typologies formulées par des critiques, des artistes, des théoriciens, et qui témoignent à chaque fois d’un point de vue, et proposent donc un instantané. Ce genre d’entreprise est toujours périlleuse : elle se légitime à mon sens par le besoin de voir un paysage complexe avec clarté, trier, répartir, associer, rapprocher, comprendre tout en évitant l’étiquetage, qui selon Pierre Bourdieu est cette forme particulièrement raffinée de l’insulte…
Luc Dall’Armellina

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