lundi 13 novembre - L’Abécédaire : B comme boisson / C comme culture
novembre 13th, 2006
Notes à propos de B comme Boisson
En ce jour, nous regardons Gilles Deleuze se contorsionner devant les questions de Claire Parnet, et finalement mettre beaucoup de temps à les faire siennes. C’est du reste ce qu’il disait déjà dans le livre qu’ils firent ensemble : “La plupart du temps, quand on me pose une question, même qui me touche, je m’aperçois que je n’ai strictement rien à dire. Les questions se fabriquent comme autre chose. Si on ne vous laisse pas fabriquer vos questions, avec des éléments venus de partout, de n’importe où, si on vous les “pose”, vous n’avez pas grand-chose à dire (1).”
Mais aujourd’hui : la boisson, épreuve de laquelle le philosophe est sorti grandi - du moins pouvons-nous le penser. Il évoque en effet avec beaucoup de distance ironique le “j’arrête quand je veux” de l’alcoolique ou du toxicomane. Mais il n’en reste pas là et pointe que l’enjeu de l’alcoolique est de gérer le dernier verre… ou plutôt l’anté-pénultième ou avant-dernier. Pourquoi l’avant-dernier ? Parce c’est selon lui, celui de la limite, celui au delà duquel continuer serait changer d’arrangement avec le monde. Continuer au delà serait devenir malade, dormir, s’écrouler, ne plus pouvoir tenir socialement un rôle attendu, etc. Ce serait sortir du cadre. Or, dans l’expérience alccolique, il ne s’agit pas de sortir du cadre mais de se maintenir à la limite.
Il évoque sans ambiguité le leurre que représente le recours à une drogue , qui - selon la croyance de celui qui s’y adonne - “aide” au travail, jusqu’au moment où elle rend toute chose impossible. Et puis c’est à travers la littérature et des exemples d’écrivains alcooliques qu’il poursuit. Ceux là qui ont recours à l’alcool s’y adonnent parce qu’il leur permet de “voir quelque chose de trop fort” qu’ils ne pourraient supporter sans celà.
[1] G. Deleuze et C. Parnet, Dialogues, 1977, rééd. Flammarion, 1992
Notes à propos de C comme Culture
Claire Parnet commence par relever que Gilles Deleuze se dit non cultivé, non intellectuel, et “sans aucun savoir de réserve”. Le philosophe explique qu’il n’y a là aucune ruse ni fausse modestie mais une question de méthode : ce qu’il apprend, il le fait pour les besoins de son travail philosophique. Et tout est oublié une fois le travail écrit. Il s’agit d’un rapport très particulier au savoir, qui ne capitalise pas, mais semble se focaliser sur une attitude devant l’inconnu, ce qu’il cultive c’est une curiosité, une attention. C’est ainsi qu’il explique combien pour lui, parler est “sale” et écrire “propre”. Il fustige avec humour les reconnus ou proclamés intellectuels pour leur rapport au savoir tout sur tout. Sa position est de dire que la culture n’est pas de savoir un maximum de choses et d’avoir des opinions sur tout mais plutôt d’être dans une position de l’être aux aguets. Cette figure est déjà celle qu’il utilise dans “A comme animal”, indiquant qu’elle est celle qui caractérise le mieux le devenir animal.
La question de l’animalité de l’être aux aguets amène au territoire, qu’il arpente en tous sens, et pose la question de l’entrée et de la sortie d’un sujet d’investigation. Comment y entre-t-on ? Comment en sort-on ? Et c’est l’exemple des plieurs de papier et des surfeurs - à la suite de la parution du livre “Le pli, Leibnitz et le baroque” - qu’il donne comme exemple de rencontres avec ses lecteurs, et non pas celle de la parole des spécialistes (ses pairs) lors des colloques et de leurs voyages inutiles.
La rencontre se fait avec des idées, avec des concepts, avant que de se faire avec des gens. Mais, si la culture lui paraît une valeur bien mal comprise dans son monde contemporain, il en souligne aussi le risque : l’époque actuelle pourrait très bien laisser passer les nouveaux Beckett parce que ce ne sont plus les lecteurs ni même les éditeurs qui revèlent les talents mais les distributeurs. Ainsi, pour lui, depuis que les journalistes ont change de média et se sont invités dans l’espace du livre, le règne de la “petite histoire personnelle” a commencé, entrainant ce qu’il appelle une “période culturelle pauvre”, d’une durée indéfinie.
Enfin, pour ne pas terminer, je découvre aujourd’hui cet article sur le web : “Deleuze le libertaire” de Catherine Halpern dans la revue Sciences Humaines.
C’est une belle invitation à écouter cette voix fatiguée mais joyeuse, à aller au delà des paroles, vers les mots de ses livres aussi, traquer la liberté qu’il a su inventer et dans laquelle tant d’artistes, de non artistes, de philosophes et de non philosophes se sont reconnus.
L.D.A
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